Mercredi 10 septembre avait été annoncé par les banderoles, les tracts phosphorescents et les tweets en majuscules comme le jour du grand « Bloquons tout ! ». On allait voir ce qu’on allait voir : la France, paralysée ; les routes, muettes ; les trains, fantômes. Bref, un remake du pays de 1995, avec moins de Minitel et davantage de gobelets de café recyclable.

Dès sept heures du matin, pourtant, les observateurs de terrain constataient quelques anomalies dans ce scénario apocalyptique. Sur le périphérique parisien, plusieurs cortèges de voitures, bloqués depuis 1983, continuaient leur vie normale. « J’avais lu qu’on bloquait tout aujourd’hui, alors j’étais déjà prêt », confie Jean-Pierre, conducteur coincé à Porte de Bagnolet, qui ne s’est pas aperçu que rien n’avait réellement changé.

Les slogans qui bloquent la langue

Le rassemblement de la place de la République promettait d’être monumental. Haut-parleur en main, un étudiant en sociologie hurle :
« Bloquons les flux, bloquons les banques, bloquons les flux des banques ! »
Un camarade tente d’ajouter « Bloquons la syntaxe », tant les phrases tournaient en rond. À dix heures, ils étaient une cinquantaine, ce qui constituait déjà une victoire symbolique selon les organisateurs. « Le nombre importe peu, c’est l’élan », souffle Clémentine, en brandissant un carton recyclé où l’on peut lire « BLOQUONS TOUT SAUF NETFLIX ».

Les transports, la grande illusion

La SNCF avait annoncé de « possibles perturbations ». Traduction : un train supprimé sur la ligne Paris-Chartres et un autre retardé à Metz. Des passagers, dans l’attente, acclamaient ce ralentissement historique. « C’est un blocage doux mais poétique », témoigne une voyageuse, qui ignore que son train aurait été annulé même sans mouvement social.

Du côté des métros, une rame arrêtée quinze minutes a suffi pour que les réseaux sociaux s’enflamment : #OnBloqueTout est resté en trending topic deux heures, avant d’être détrôné par #RecetteTiramisu.

Les blocages maison

À défaut de paralyser l’économie, certains militants ont bloqué… leur propre quotidien. « J’ai refusé d’ouvrir mon frigo », annonce fièrement un activiste de Grenoble. Une étudiante lyonnaise a, quant à elle, bloqué sa messagerie en activant une absence prolongée, générant l’admiration virtuelle de son cercle militant. Dans plusieurs villes moyennes, on a également constaté des blocages très ciblés : quatre minutes devant un fast-food, sept minutes devant une agence bancaire, et une heure entière devant une boulangerie, à cause d’une miche particulièrement croustillante.

Une réussite à la française

En soirée, les organisateurs proclamaient la victoire : « Le pays a pris conscience que tout peut être bloqué ! ». Les télévisions, en quête d’images spectaculaires, ont surtout montré trois fumigènes, deux vélos couchés et un homme déguisé en castor, symbole supposé de la résistance hydraulique.

Au fond, cette journée du 10 septembre aura démontré deux vérités éternelles :

  1. Bloquer tout est une ambition française, mais complexe quand on commence par bloquer sa propre organisation.
  2. Rien n’arrête plus sûrement la France qu’un épisode complet sorti à minuit sur une plateforme de streaming.

Le 11 septembre au matin, les quotidiens régionaux reprenaient leur fil, parfois même à l’heure. Les militants, eux, préparaient déjà le mot d’ordre suivant : « Relançons tout ! », prévu pour mi-octobre si la météo est clémente.