Les termes tels que l’art concret, l’art non objectif, l’abstraction lyrique et l’expressionnisme abstrait illustrent la diversité de l’abstraction en peinture. Cette exploration esthétique a débuté au tournant du XXe siècle avec des artistes tels que Kupka, Kandinsky et Af Klint, qui étaient en quête d’absolu. Elle a ensuite été poursuivie par plusieurs générations d’artistes, parmi lesquels Rothko, Pollock et Mitchell, chacun apportant sa propre contribution à cette aventure artistique.

Considérée comme l’une des grandes aventures esthétiques du XXe siècle, l’abstraction se décline en divers courants tels que l’art concret, l’art non objectif, l’art non figuratif, l’abstraction lyrique et l’expressionnisme abstrait. Émergeant des mouvements d’avant-garde, l’abstraction est portée par plusieurs générations d’artistes, d’abord en Europe à partir des années 1910, puis aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette esthétique se caractérise par sa nature purement plastique, le rejet de la représentation figurative, et marque un tournant épistémologique dans le monde de l’art : la primauté du sujet cède la place à la quête de l’absolu, de l’invisible, voire du geste de l’artiste.

« L’art abstrait cherche […] à affiner la sensation, à la dématérialiser, en tendant un plan de composition architectonique où elle deviendrait un pur être spirituel, une matière radieuse pensante et pensée, non plus une sensation de mer ou d’arbre, mais une sensation du concept de mer et du concept d’arbre. »

Gilles Deleuze et Félix Guattari

L’origine du mouvement

Plusieurs artistes revendiquent la paternité de ce mouvement, bien que des motifs abstraits remontent à l’Antiquité. Un exemple curieux est présenté lors de l’exposition des Arts incohérents en 1882, où un monochrome attribué à Paul Bilhaud fait son apparition de façon humoristique. Cependant, dans le récit traditionnel de la modernité artistique, Vassily Kandinsky est souvent désigné comme le père de l’abstraction. Il aurait réalisé sa première aquarelle abstraite en 1910, bien que certains experts la situent plutôt en 1913. Kasimir Malevitch, avec son Carré noir sur fond blanc daté de 1915 mais probablement antérieur, se présente également comme un initiateur majeur de l’abstraction. Il voit cette œuvre comme le début de la création pure en art, marquant ainsi le début du suprématisme. En parallèle, Piet Mondrian développe un langage pictural abstrait fondé sur la géométrie stricte et les couleurs primaires, connu sous le nom de néoplasticisme à partir de 1917. František Kupka est également reconnu comme l’un des pionniers de l’abstraction, bien que son travail soit souvent associé au cubisme.

La finalité de l’abstraction en question

Selon Kandinsky, l’art abstrait vise à libérer la peinture de la représentation du monde réel et à ouvrir des dimensions spirituelles. Il cherche à établir un lien émotionnel entre l’œuvre et le spectateur, considérant que la couleur peut influencer l’âme de la même manière que la musique. Pour Malevitch, l’abstraction représente une quête de l’absolu, servant d’interface entre le visible et l’invisible, tandis que Mondrian la voit également comme une recherche spirituelle, voire ésotérique, menant à la vérité et à l’universalité. D’autres pionniers de l’abstraction partagent ces idées, comme Paul Klee, pour qui l’art rend visible ce qui est invisible, ou Hilma af Klint, dont l’œuvre explore l’invisible de manière dédiée.

Abstraction et figuration

Bien que l’abstraction soit souvent perçue comme l’opposé de la figuration, certains artistes comme Willem de Kooning ou Gerhard Richter refusent de tracer une frontière nette entre ces deux paradigmes. De plus, de nombreux artistes abstraits ont parfois embrassé la figuration à un moment donné de leur carrière, tel que Jean Hélion. Pour certains créateurs, l’abstraction joue un rôle essentiel dans leur processus créatif sans pour autant les enfermer dans cette approche. Par exemple, la sculptrice Germaine Richier expliquait dans les années 1950 : « Je suis le contraire de l’abstrait, mais les lois de l’abstraction ont une grande importance pour moi ».

Chaude ou froide

L’abstraction est souvent catégorisée en deux tendances : « chaude » et « froide ». La première est associée à la liberté, la spontanéité et la recherche de l’expression des sentiments intérieurs, comme illustré par les œuvres de Kandinsky. En revanche, l’abstraction « froide » met l’accent sur la rigueur, la géométrie et correspond à une forme d’abstraction purement géométrique. Les travaux de Mondrian, notamment, symbolisent cette approche.

Les courants issus de la première abstraction

Après la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles générations d’artistes aux États-Unis ont façonné l’abstraction, incarnant divers courants tels que l’expressionnisme abstrait, l’Op Art et l’art minimal. Jackson Pollock est reconnu comme l’une des figures majeures de l’expressionnisme abstrait, sa technique du dripping illustrant sa pulsion créative. Joan Mitchell, inspirée par Claude Monet, développe une abstraction puissante à travers des gestes déployés sur des formats monumentaux. Mark Rothko cherche à transmettre la sensualité du monde par la couleur, tandis que pour le critique d’art Clement Greenberg, la peinture est avant tout un exercice formaliste, appelant à un retour à la planéité pour déconstruire l’illusionnisme. Certains, comme Hans Hartung, Georges Mathieu, Jean Paul Riopelle, Nicolas de Staël et Pierre Soulages, représentent en Europe le courant de l’abstraction lyrique dans les années 1950. Leur travail, parfois qualifié de « tachiste », explore l’abstraction comme moyen d’exprimer des sentiments et l’imaginaire, en opposition à l’abstraction géométrique.

Des œuvres clés

k

Vassily Kandinsky, Impression V (Parc), 1911

Cette œuvre illustre le passage de Kandinsky de la figuration vers l’abstraction. Sans doute, le spectateur identifie encore quelques silhouettes mais elles se dissolvent dans un univers de formes en couleurs, libres, et sans rapport avec le réel. L’artiste joue avec les formes géométriques et les aplats de couleurs. Cette année-là, en 1911, Kandinsky publie Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, ouvrage théorique dans lequel il définit trois types de peinture, les « impressions », les « improvisations » et les « compositions ». Les deux dernières sont purement abstraites.


m

Kasimir Malevitch, Croix noire, 1915

Malevitch conduit un art à la frontière du néant, en quête d’une dimension invisible du réel. La croix, comme le cercle ou le carré, fait partie de son vocabulaire formel minimal. Il s’agit de formes « zéros », constitutives de toute réalité visuelle. Si les œuvres de Malevitch recourent à la puissance de la géométrie, elles ne sont pas dénuées de sens philosophique ou spirituel que le peintre assume. Il reconnaissait ainsi que la croix pouvait évoquer la crucifixion.


r

Mark Rothko, No. 14, 1960

En quête du sublime, Rothko travaille sur ses toiles des carrés et rectangles sombres ou vivement colorés. Il cherche à toucher le spectateur, à exprimer les émotions humaines fondamentales telles que la joie, la tragédie, l’extase… « Je suis devenu peintre car je voulais élever la peinture au même degré d’intensité que la musique et la poésie », explique l’artiste. Grand lecteur de Nietzsche, Rothko sonde à travers ses œuvres la profondeur de l’âme.